Free : l’envers du décor

Vous faites peut-être partie des près de quatre millions de téléspectateurs qui ont regardé le 26 septembre avec intérêt le reportage de Cash Investigation, intitulé « Travail, ton univers impitoyable », sur la souffrance au travail. Le magazine – encore accessible en replay – s’est intéressé assez longuement au centre d’appels de Free à Colombes, Mobipel, installé boulevard Stalingrad.

Et l’exemple est éloquent. Le fondateur de Free, qui a encore gagné un million d’abonnés supplémentaire en 2016, Xavier Niel, est l’un des patrons préférés des Français, la 9ème fortune de France avec 7,2 milliards d’euros de patrimoine. C’est ainsi l’un de ces « premiers de cordée » que chérit Emmanuel Macron.

D’un côté, il prétend :

Chez nous, il y a zéro CDD parce qu’on emploie les gens directement en CDI.

Et de l’autre, il reconnaît la dureté des conditions de travail des petites mains qui font le succès de son entreprise :

Les salariés des centres d’appels, ce sont les ouvriers du XXIème siècle. C’est un métier horrible. Le job qu’ils font, c’est le pire des jobs.

Le sort fait à ces « ouvriers du XXIème siècle » employés dans notre commune, rapporté par Cash investigation, nous donne à voir ce que la réforme du Code du travail par ordonnances, signée par Emmanuel Macron le 22 septembre, va aggraver en favorisant les patrons et dégradant les conditions de travail des salariés.

Le 7 octobre 2014, le centre d’appels Mobipel de Colombes (650 salariés) fait un débrayage de 3h. A la suite de ce débrayage, les délégués syndicaux reçoivent de la part d’Angélique Gérard (1), responsable des centres d’appels de Free, une note : « Jusqu’à apaisement de la situation sociale (…) il n’y aura plus le moindre recrutement sur le site Mobipel. En l’absence de respect réciproque et de communication efficace, nous ne pourrons plus continuer à investir sur un centre qui s’avère désormais sensible et où la menace pèse chaque jour. »

Ce courrier est un chantage à l’emploi : 3h de débrayage font de cet établissement Mobipel un site sensible !

Angélique Gérard, 42 ans, a été recrutée par X. Niel en 1999 à 23 ans. Elle a sous ses ordres 6 000 salariés. Aux « Victoires des leaders du capital humain », elle a reçu un prix récompensant son management. En 2015, elle était lauréate du prix espoir du leadership. Huit jours après avoir été épinglé par Cash investigation, elle recevait la médaille de l’ordre national du mérite censée récompenser des personnes ayant accompli des « actes de dévouement, de bravoure, de générosité, de réels mérites ou un engagement mesurable au service des autres ou de la France ». Le décret l’a lui attribuant avait été signé par François Hollande en novembre 2016, mais elle s’est aussi affichée en selfie avec Emmanuel Macron.

Son truc à elle c’est « le bien-être au travail ». Depuis début 2015, sa stratégie est basée sur l’enchantement : « Soyez heureux, on crée de l’enchantement dans votre quotidien. Salarié heureux = client heureux. » Mais la réalité est nettement plus désenchantée.

Feral Messak, chez Mobipel Free de 2005 à 2016 (son dernier poste était responsable plateau) raconte à la caméra les méthodes de la direction de Free : « La direction nous a demandé de faire une liste noire de ceux qui ont débrayé. Ainsi, si par exemple trois mois après un poste de chef d’équipe se libère et qu’une personne postule, on vérifie si elle a débrayé. Si c’est le cas alors elle n’aura jamais le poste. »

Après ce débrayage d’octobre 2014, les reporters de Cash investigation notent, comme les journalistes de Politis auteurs en mai 2016 d’une « enquête sur le système Free », les mesures de représailles de la direction de Free :

  • plus aucun salarié recruté pendant 4 mois.
  • les effectifs fondent mois après mois.
  • démissions – ruptures conventionnelles – transferts de salariés vers d’autres sites.
  • entre octobre 2014 et janvier 2017 = 248 licenciements ce qui a entraîné une ambiance délétère et une baisse de moral des salariés.

Depuis le reportage, les effectifs ont encore baissé.

Lorsque Feral a été recruté en tant que chef d’équipe, cette question lui a été posée : « Est-ce que vous avez des états d’âme à licencier ? » C’était un des critères de recrutement. En quatre ans, Feral a licencié environ 100 salariés. On apprend ainsi qu’en 2015, 54 salariés de Mobipel ont été licenciés pour faute grave ; en 2016, 46. Rappelons qu’un licenciement pour faute grave prive le salarié d’indemnités.

Or ces licenciements sont très prisés par Free, nous explique Cash investigation en exhibant un jugement des prud’hommes de Paris. Celui d’une responsable des ressources humaines (RH) : elle a licencié plusieurs salariés sans causes réelles et sérieuses à qui Free a donc dû verser des indemnités de licenciement pour 150 000 € en tout. Et c’est justement ce que reproche la direction à sa responsable RH : elle aurait dû licencier pour faute grave et ne pas distribuer d’indemnités. Du coup, Free la licencie pour… faute grave. En 2017, les prud’hommes ont jugé ce licenciement infondé. Free a fait appel.

Interrogé par Elise Lucet, Maxime Lombardini, le n° 2 de Free, feint la surprise à l’évocation des 248 licenciements depuis le débrayage du centre d’appel de Mobipel à Colombes : « On ne licencie pas parce que les gens font grève », prétend-il. C’est pourtant le cas. Et la réforme du code du travail par ordonnances, que les députés et sénateurs doivent encore approuver dans les jours qui viennent ne va rien arranger.

Cette réforme, terrible régression sociale, prévoit notamment de

  • Plafonner les indemnités prud’homales dans le cas d’un licenciement illégal. L’employeur connaîtra donc le « prix maximum » du licenciement illégal et pourra donc provisionner à l’avance les fonds nécessaires pour licencier arbitrairement et sans aucune justification des salariés déjà souvent victimes de discrimination (syndicalistes, femmes, seniors…).
  • Contourner la représentation syndicale. D’une part, en fusionnant les Instances représentatives du personnel (IRP) – Comité d’entreprise (CE), Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et Délégué du personnel (DP) – dans lesquelles les syndicats sont très investis et qui constituent des lieux d’expertise, de veille et de défense des salariés. Et d’autre part, en permettant aux patrons de soumettre un accord d’entreprise à un vote des salariés sans l’aval des syndicats majoritaires.

Comme pourrait dire la pub, chez Free ils ont tout compris!